Depuis toute éternité, en France, les élites avérées ou autoproclamées n’ont cessé d’être dans le mépris du peuple, des gens de peu, des gens du commun comme on disait au temps de nos bons rois. Ce qui explique probablement un peu notre propension excessive à faire la révolution ou à donner dans son ersatz décaféiné, la jacquerie. Mais même la grande Révolution, celle de 1789, n’aura été que la victoire d’une nouvelle élite, la bourgeoisie, sur les hordes paysannes. Ainsi que le traduisait lucidement Dany le Rouge, en mai 1968, les révolutionnaires finissent toujours cocus. Où est donc la démocratie en l’espèce ? Vous savez le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ? Bafouée, foulée aux pieds ! Faut-il raviver le souvenir du référendum sur Maastricht où le non l’avait emporté contre la coalition de la classe politique et de la classe médiatique. On connaît la suite… La démocratie n’est chez nous qu’une aimable fantaisie.

Quittons le champ politique pour mesurer l’étendue des dégâts dans notre pré carré. L’automobile ne cesse d’être dénigrée, salie, chargée de tous les maux matin, midi et soir. Les embarras de la circulation, c’est elle ; les morts sur la route, elle ; la pollution, elle ; le réchauffement climatique, elle ; la filière industrielle traîtresse à la patrie, qui délocalise à tour de bras, elle, elle, elle ! Heureusement, l’écologie vient de gagner les plus grandes villes du pays : Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Strasbourg… L’écologie, porteuse de décroissance et de bonheur (surtout pour les pauvres !), qui va entreprendre de chasser la voiture des centres-villes ou d’en réduire l’usage au strict minimum syndical. Les chevaliers blancs de chez blancs se frottent déjà les mains à l’idée de s’en donner à coeur-joie…

Manque de chance pour ces preux champions, la France profonde, autrement dit un bon 90% du pays, nous renvoie une tout autre image. 70% des vacanciers ont pris ou vont prendre leur voiture, d’après les sondages. 15 points de plus (bien « point » et non pour cent) que l’année dernière ! Et au détriment du train, grand perdant de la situation sanitaire. Cela ne vous rappelle pas quelque chose ? Si, juste avant le Virus ? Les Gilets jaunes ! Ces fous furieux qui ont mis l’Hexagone à feu et à sang. Que demandaient-ils au Pouvoir ? De l’emploi? De l’argent ? Non, ils s’insurgeaient contre la hausse du prix des carburants et la baisse à 80 km/h de la vitesse autorisée sur les routes. N’était-ce pas là aussi un plébiscite pour la voiture de la part des catégories sociales les moins favorisées. Autre plébiscite, plus ancien mais toujours de saison, le succès fracassant de BlaBlaCar. Quand la jeune génération cherchait à voyager au moindre coût avec un maximum de souplesse d’utilisation, elle s’inventa BlaBlaCar. Et le plus drôle en l’occurrence, c’est que son fondateur mythique, Frédéric Mazzella, n’avait pas (et n’a peut-ètre toujours pas) le permis de conduire. Difficile de le suspecter de rouler pour le grand Satan* !

J’entends bien (je ne suis pas encore sourd !) les propos désabusés des tenants de l’auto de papa ou de papy qui trouvaient exaltant de risquer leur vie à 200 km/h sur les routes à trois voies ou de frimer à la James Dean sur Hollywood Boulevard… Et j’avoue que la mélancolie d’un historien de l’automobilisme comme Mathieu Flonneau (cf. sa vidéo sur Mobility TV), que j’estime au plus haut point, me touche et m’attriste. Mais ma nostalgie à moi s’est toujours tournée vers l’avenir . Cet avenir que je ne verrais peut-être pas, mais que je pressens glorieux. D’une voiture électrique que Tesla nous annonce avec une autonomie de 1 000 km ! D’un hydrogène de plus en plus propre. D’un solaire qui nous réserve, j’en suis sûr, de fort belles surprises. Imaginez un véhicule capable de produire sa propre énergie. Un véhicule réellement au-to-mo-bile…

Vous êtes toujours dubitatif ? Si, je le sens bien au peu d’allant de ceux d’entre nous qui devraient être devant et sonner la charge. Qui devraient rappeler que la voiture est le seul transport de masse capable de rapporter de l’argent à l’état (quelque 20 milliards € tout de même, soit plus de 25% de l’IRPP !). Alors que tous les transports en commun sont autant de gouffres financiers ad libitum (SNCF, RATP, tramways, bus…). Que le Métro et le RER, qui évoluent sous terre, sont des monstres de pollution sans espoir (une étude du Financial Times a mis en exergue que les lignes du métro de Londres les plus touchées sont les plus récentes parce qu’on les a enterrées plus profondément comme notre malheureux Éole …). Que le tramway, chassé des villes dans mon enfance et revenu triomphalement par la grande porte, sera à nouveau chassé demain par des norias de voitures autonomes plus nombreuses, plus souples d’utilisation et possiblement bénéficaires. Que le rêve est toujours en marche ainsi que l’affirmait la plus belle affiche que feu le Mondial ait jamais produite.

En vérité, ce sont des centaines de millions d’hommes et de femmes, dans les pays les moins gâtés (lesquels prendraient volontiers une bonne tranche de notre croissance honnie), qui rêvent de pouvoir passer du vélo à l’auto pour aller plus loin, plus vite, plus confortablement, et surtout changer de statut et de condition sociale. Que pèsent là-contre nos bobos endogènes parisiens (pardon ! l’élite des décideurs… et parmi eux les mille haut-fonctionnaires qui gagnent plus que le président de la République…)? Eux qui bénéficient d’un réseau de transports en commun exceptionnellement dense, lourdement subventionné par la France profonde, trouvent encore le moyen et le culot, jacobins de pacotille, de tourner en dérision les accents chantants de nos provinces… Le syndrome Castex après le syndrome de Crécy (1356), illustratif de notre propos d’entrée, où nos vaillants barons allèrent jusqu’à piétiner et tuer leurs propres fantassins qui n’allaient pas assez vite en besogne devant l’anglois…

Trêve de polémique. Ayons la sagesse de consulter la jeunesse qui serait autophobe, elle aussi, ou à tout le moins très modérément autophile. Et posons-nous simplement la question : entre Elon Musk et Nicolas Hulot, lequel fait rêver les gamins, garçons et filles réunis ? Le génie de la mobilité absolue (Tesla, Hyperloop, Space X) ou l’écolo en mal d’écoles de pensée ? Que Tesla soit devenu, ne serait-ce qu’un temps, la première capitalisation de notre profession, devant Toyota, nous paraît incongru, non sans raison. Mais cela témoigne au premier chef que l’audace et la folie finissent par faire la brèche et illuminent notre ciel. Pourquoi croyez-vous que Musk a expédié sa Model 3 dans l’espace ? Pour le plaisir ? Ou pour le symbole ?

* Pas comme moi qui ai eu recours, je le confesse, dans les années 50, à la Société Anonyme des Transports d’Afrique du Nord (SATAN), sur la ligne Rouïba-Maison-Carrée (alias El Harrach aujourd’hui).
Publié par Pierre Mercier le mercredi 15 juillet 2020